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Prisons

Par Stéphane Brasca
Directeur de la rédaction du magazine de l’air

« Depuis trois ans, Grégoire Korganow est aux abonnés absents. Lorsqu’on l’appelle, c’est pour s’entendre dire: “je suis en prison”. Peu de photographes actuellement, compte tenu des crises en toutes sortes, peuvent consacrer autant de temps à un seul sujet. Et encore moins entre quatre murs fermés à double tour. La liberté dont dispose Grégoire Korganow dans ces lieux liberticides est exceptionnelle et rend son travail unique. Grâce à son statut de contrôleur des lieux de privation de liberté, il peut en effet réaliser ce que tous les photographes n’ont pu faire, car soumis à l’arbitraire de l’Administration Pénitentiaire, suivis
en permanence par un gardien, empêchés d’aller ici ou là, de parler à l’un ou l’autre, obligés de faire vite et de capter à tout prix l’instant décisif. La seule pression qu’a connu Grégoire Korganow est celle qu’il s’était lui-même imposée. C’est à dire, et ses images l’illustrent, ne pas abuser de cette absence de contraintes pour tomber dans le spectaculaire, la démagogie, la sensiblerie. Tout au long de ses séjours, il a, malgré la peur, la révolte, la lassitude parfois, gardé ses distances pour livrer un document
de travail unique, un corpus sur l’état de la prison en France aujourd’hui qui ne souffre aucune comparaison. Son compte-rendu photographique est implacable. Nous voyons enfin ce que nous avons déjà lu ou entendu sur cette honteuse spécificité française. Il a mis des images sur des mots, des témoignages, des dénonciations qui reviennent sans cesse via des livres, des rapports, des films de fiction, des articles même.  Il est vrai que ces dénonciations n’émeuvent plus guère. Que les politiques de tout bord ne risqueront jamais une voix pour améliorer fondamentalement les conditions de détention en France. Et c’est pourquoi ce travail prend toute sa valeur. Il montre la voie sans issue dans laquelle la justice s’est fourvoyée. Un homme qui court dans une petite cour murée entièrement est sorti du champ du droit. Des détenus qui pataugent dans l’eau, les détritus et les rats ne sont pas respectés. Un prisonnier aux bras lacérés, suicidaires, shooté aux médocs n’a rien à faire dans une cellule. Trois, quatre jeunes partageant un habitat pouilleux de 4m2, sans la moindre intimité, sont de nouveau exclus du champ social. Des nouvelles prisons, ultra-sécuritaires (pour les gardiens), bardés de caméras, et émaillées de couleur vives sur leur mur, accentuent encore davantage le caractère inhumain de la détention. Ces images, et bien d’autres, sont toujours frontales, sans fard, sans recherche esthétisante, et pourtant elles sont belles. Elles percutent, secouent, parce qu’elles sont riches, pensées, construites. Aucune n’est gratuite, ou ne fait illusion. Cela relève du pur photojournalisme, d’une écriture du réel. En y regardant de plus près, on s’aperçoit également que le corps est omniprésent dans ce travail. Il dit la violence, l’ennui, la désespérance, l’injustice, la solitude, la saleté, la promiscuité... Il est mutilé, tatoué, musclé, exténué. Grégoire Korganow nous rappelle simplement que ce corps est le dernier, ou même le seul territoire appartenant à un détenu. Il est à noter que cette attention, cette attirance au corps est une constante chez ce photographe qui caresse avec son appareil, qui aime plus que tout marquer son appartenance à la communauté des humains, et plus particulièrement les décalés, les recalés, les écorchés, les enfermés... Les gens heureux ou victorieux n’intéressent que moyennement le photographe Grégoire Korganow. Son travail sur la prison n’est donc pas une parenthèse dans sa vie professionnelle, un instant où il aurait eu le désir abject de se confronter à la misère du monde. Toute la carrière de ce photographe est marquée du sceau de l’exclusion. C’est un cheminement, son cheminement qui l’a fait voyager des banlieues parisiennes aux révoltes des Indiens mapuches, des grands brûlés du conflit en Irak aux alcoolos franchouillards...  Pour bien le connaître depuis plus vingt ans, je sais qu’il n’éprouve aucun plaisir ni soulagement à rencontrer des gens plus malheureux que lui. C’est plutôt dans le désir,
osons les gros mots, citoyen, altruiste, de dénoncer, de pas rester indifférent, qu’il faut trouver des justifications. La prison est l’exacte synthèse des maux d’une société. Elle n’enferme pas seulement des hommes et un peu de femmes aussi mauvais soient-ils. Elle concentre l’inégalité, la folie, le déterminisme social, l’ignorance, l’absence de libre arbitre, l’abus de pouvoir, la loi du plus fort... On mesure d’ailleurs le niveau de civilisation d’une société à sa façon
de juger les plus faibles et les plus dangereux... C’est simplement une photo de notre société actuelle que nous propose Grégoire Korganow. »
Stéphane brasca
A propos de l'exposition Prisons à la MEP en 2015