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L'instant d'après

Par Marie-Chrisitne Verney
Journaliste

" Hébétés ou habités, vidés ou tendus… Le photographe Grégoire Korganow a saisi les interprètes après la représentation à Montpellier Danse. Un moment de transition et de vulnérabilité.

Les photographies sont accrochées à même la pierre, sous les arcades du cloître de l’Agora, la cité internationale de la danse de Montpellier. Elles donnent à voir la danse par l’immobilité. Sur fond noir, le photographe Grégoire Korganow (reporter pendant dix ans à Libération) a saisi cet instant plein, «épais», comme le définit le chorégraphe Matthieu Hocquemiller, où le danseur sort de scène. Il n’avait jamais travaillé sur cet univers et, pour une première, au cœur du festival Montpellier Danse qui invite chaque année un photographe, c’est une réussite. Grégoire Korganow, qui avait déjà fréquenté les coulisses du monde de la mode, a visé juste. Avant de photographier chaque soir les danseurs à la fin des représentations du festival, il s’interrogeait : «Que capterai-je, cette fois : le corps-chute ? Le corps-outil ? Le corps ordinaire ?»
Finalement, rien de tout cela. La série «Sortie de scène» - de grands portraits (2,10 m par 1,40) dans le cloître et des plus petits (1,20 par 1,80) au centre chorégraphique national, sur le même site - n’est pas un catalogue, mais une sorte de chorégraphie qui réunit des interprètes comme s’il s’agissait d’une nouvelle compagnie. Travail sur l’espace qui sépare les corps et sur le temps, ici suspendu, comme le «ET», le temps fort de la danse (ET un, ET deux). Ce qui correspond au sujet : ce moment si particulier où l’interprète quitte le plateau après la fin du spectacle. Le mouvement porte encore le danseur, il le suit à la trace, ne le lâche pas si vite. Le mot «fin» ne peut s’inscrire dans un corps comme il s’inscrit au générique d’un film.
Sueur, crispation D’un portrait à l’autre, cela se sent différemment. La sueur est le signe le plus évident de ce qui a eu lieu, ou encore la crispation du visage, d’une main. Certains danseurs semblent hébétés, vidés. D’autres donnent l’impression de sortir de la douche. Après Empty Moves d’Angelin Preljocaj, Yurié Tsugawa est tendue comme dans un dernier cri. Elias Lazaridis, qui ressemble à s’y méprendre à Sidi Larbi Cherkaoui dans la pièce Genesis (où le chorégraphe lui-même n’est pas présent, contrairement à ce qu’on avait écrit), est comme dans un ailleurs insaisissable, les bras ballants.
Après les Oiseaux, Nacera Belaza a l’air d’une guerrière, prête à affronter le monde entier. Ces portraits ne racontent pas le spectacle comme peuvent le faire des photographies bavardes qui tentent, au mieux, de cerner un mouvement ou, pire, de le bloquer pour en faire une belle image. Ici, c’est l’état intérieur qui s’affiche en grand format. Pour Nacera Belaza, en sortant de scène, «on ressent une conscience supérieure quitter peu à peu le corps, qui retrouve une mécanique ordinaire». Cédric Charon a besoin de se reconstituer, de se rassembler. «C’est comme si j’étais passé au shaker. Il faut que je souffle, que je me reconnecte.» Il enfile une veste, une deuxième peau protectrice car il se sent trop ouvert, «comme si tout pouvait me pénétrer». Matthieu Hocquemiller, après un moment de repli sur lui où il se repasse le film du spectacle, a très vite besoin d’un contact corporel, de prendre quelqu’un dans ses bras. Pour Emanuel Gat, «la machine s’éteint comme si tout s’effaçait. L’autisme s’installe». Grégoire Korganow n’a pas saisi les spectateurs, ce n’était pas son objectif. Mais, tout autant que le spectacle ou l’avant-spectacle, ce moment de la sortie est pour eux aussi un temps à part, peu ordinaire. Et les applaudissements de rigueur disent très pauvrement ce que vit le public.
Une part de secret En 2004, la chorégraphe hispano-belge Olga de Soto avait fait un spectacle-reportage sur le Jeune Homme et la Mort de Roland Petit (1946). Certains spectateurs de l’époque, qu’elle avait retrouvés, avaient toujours la pièce en tête, ils se souvenaient de tout, les gestes, les pas, les situations. D’autres, après le spectacle, savaient qu’ils allaient changer de vie, divorcer par exemple.
La sortie de scène est déterminante pour les protagonistes. La danse, art réputé éphémère, ne l’est en fait pas du tout. Elle s’écrit dans les corps, secrètement. C’est une part de ce secret que dévoile Grégoire Korganow avec la complicité des danseurs. Et cela nous renseigne sur l’état de notre propre corps, et de conscience, après un spectacle." 

Marie christine Verney
Article paru dans libération et sur libe.fr le 9 juillet 2014
A propose de l'exposition Sortie de scène à Montpellier danse en 2014