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En direct du SMUR

Par Philippe Petit
Journaliste, essayiste et philosophe

" En avril dernier, vous vous en souvenez peut-être, le discours de Martine Aubry sur « la société du soin » fit sensation. Il aura fallu ce coup d’envoi, pour que la presse s’empare du sujet. La réflexion sur les « nouvelles vulnérabilités » sortait enfin du bois, et il n’était plus possible d’en ignorer l’importance. Après la précarité, qui n’est pas simplement un sujet d’étude, le soin, devenait la pierre de touche d’une réflexion sociale à bout de souffle. Ce vaste débat n’est pourtant pas une idée neuve.
Le « soin » pour être révélateur d’un monde de plus en plus porté par des inégalités rendues invisibles est une réalité de tous les jours. Les médecins urgentistes qui apportent comme on dit les premiers soins nous mettent en contact avec la fragilité de la vie. Ils nous dévoilent l’arrière-cour dans laquelle ils opèrent. Le photographe Grégoire Korganow dont on peut voir les clichés à Perpignan nous en fournit la preuve. Le soin, il connaît. Il est lui-même un rescapé. Il fut sauvé, suite à un accident de moto, par un service mobile d’urgence et de réanimation, plus communément appelé SMUR. Il a donc voulu payer sa dette et s’est fondu pendant un an dans les équipes du SMUR de Gonesse.
Son livre s’appelle « J’étais mort ». Et comme le souligne le chef de service du lieu, ce n’est pas un livre de voyeur. Tout au contraire. Pour le réaliser, il a pris son temps. Il a photographié l’indicible, la misère, le désarroi, le cocasse, et il s’est fait écrivain pour accompagner ses images. Il a mis des visages sur ses mains et ses voix qui l’ont sorti du coma. Le résultat est étonnant. S’il n’était pas un photographe reporter, on le prendrait pour un portraitiste. S’il n’était pas un vrai photographe, on le prendrait pour un prosateur. Les scènes qu’ils fixent avec son objectif et racontent avec ses mots sont comme des trouées de lumière au milieu de nuages sombres. Elles ouvrent sur la misère et le néant de la condition humaine. Or une ouverture n’est pas une simple scène prise sur le vif. Pour être juste, une photographie doit à la fois se retirer du visible et se laisser voir. Soulager, parler, intervenir, tenter l’impossible, et conjurer le pire, cela peut se laisser voir. L’intensité des regards, la précision des gestes, le rendu de l’atmosphère, cela peut se laisser capter. Mais comme le visible est cousu à l’invisible, il faut que ce double mouvement se perçoive. C’est ce qui se passe avec les photos de Grégoire Korganow. Les médecins, les infirmiers, les pompiers, sont à pied d’œuvre, ils fixent le malade, et ce qu’ils ne voient pas forcément dans l’action, nous le devinons à leur place. Qu’est-ce que nous devinions ? Une scène primitive cachée que l’on pourrait appeler la construction sociale du soin. Car dans le malheur, dans l’intimité d’une maison, au bas d’une cage d’escalier, à la vue des corps déformés, il est des vies, dans leur plasticité, qui se révèlent à nous plus fragiles que d’autres. C’est d’ailleurs pour ces raisons que le photographe nous rapporte les dialogues qui se tiennent entre les médecins, les patients, et les membres de la famille. Comme le dit Nono, un médecin, qui tente de soulager une femme dont le mari vient de se suicider : on n’est jamais prêt, on croit l’être mais ce n’est pas vrai. Ce qui est vrai, par contre, c’est qu’il faut peu de temps dans l’action pour comprendre une vie. Une attaque cérébrale, des questions à la famille, des renseignements sur le travail de la victime, cela suffit en quelques heures à faire surgir l’envers du décor. Mais comme personne ne prend la pose, et que le soin impose sa construction, il a fallu un an à Grégoire Korganow, pour fixer ces moments. Pour un homme qui était mort, une année, c’est le minimum vital… "
Philippe Petit
Rédacteur en chef de hebdomadaire Marianne 
Producteur de les nouveaux chemins de la connaissance sur France culture
A propos de l'ouvrage J'étais mort paru en 2010 aux éditions Le clou dans le fer