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Patagonie

Par Michel Le Bris
Ecrivain, philosophe, fondateur du festival étonnant voyageur de St Malo

" (…) Peaux tannées, visages de pierre, yeux de vent et de pluie, tous comme lessivés par les embruns, racornis par le froid, limés jusqu’au plus dur de l’os, contraints de calculer chaque geste au plus juste pour survivre, contraints en somme de vivre au-dehors, et d’abord d’eux-même, soumis à la loi écrasante du réel dans un monde trop vaste, sans nul besoin d’humains - pour la plus paradoxale des expériences, la moins communicable, d’avoir dû, pour habiter ces vastitudes impossibles, les saturer de contes, de légendes, animaux fantastiques, héros bigger than life, en sorte que, là ou le passant « raisonnable » ne voit que paysages gris et mornes, eux se meuvent dans un espace intensément vivant, tout à la fois matériel et immatériel - autre nom de leurs songes.  J’aime infiniment les photos de Grégoire Korganow, et précisément pour cela. Indiens, gauchos, marins, ils sont ici partie intégrante des paysages, les ont peu à peu habités, façonnés, fictions, au moins autant que ces paysages les ont faits, se sont insinués en eux. Rien n’est plus difficile que de ressaisir ainsi la secrète connivence entre des regards, des visages, et le monde extérieur. Combien de reportages sur une Patagonie vide de tout habitant? Combien d’habitants réduits à l’anecdote d’un pittoresque vain?  Ici, ce qui me frappe d’abord, émeut profondément, comme m’avait ému En Patagonie de Chatwin, où l’auteur réussissait à  nous faire partager la démesure pentagone par ses multiples rencontres plus que par ses brèves descriptions, c’est cette évidence, à chaque page, que le secret de la beauté de ces paysages est à chercher d’abord dans ces visages, dans ces regards de vent et de pluie.  A chaque retour à Saint-Malo, Coloane me pressait de le suivre là-bas, au bout du monde, où il avait laissé une part de lui-même. La part intime, celle qu’il n’avait pas réussi à dire dans ses livres, parce-qu’au fond indicible. « Viens ! insistait-il, je t’en ferai cadeau. » Un breton pouvait comprendre cela: qu’avons-nous jamais fait d’autre, nous comme lui, au plus près du réel, disant le vent, la pluie, mâchant et remâchant les galets du rivage que d’habiter nos songes? " 

Michel Le Bris
Sur "Patagonies, histoires du bout du monde" paru en 2004