La quête de soi
Aujourd’hui, en Europe, plus d’un exilé sur quatre est mineur. Parmi ces jeunes, beaucoup sont seuls,
sans leurs parents et proches.
La STATION, un centre d’hébergement d’urgence ouvert par l’association Le MAS en 2020 avec le soutien de la Métropole de Lyon et de l’État, accueille à Lyon de jeunes exilés en attente de reconnaissance de leur minorité. L’équipe leur offre un lieu de vie stable et sécurisant, les accompagne dans leur recours et leurs démarches administratives. Elle leur donne accès aux soins médicaux, à la scolarité et favorise leur insertion professionnelle.
Invité à La STATION par Le MAS dans le cadre d’une résidence artistique d’un an, Grégoire Korganow y a installé un studio photo en accès libre pendant les vacances scolaires. Nommé le studio du temps présent et niché dans la salle d’activité au coeur du site, l’espace de prise de vue a été pensé comme un lieu d’accueil évolutif, s’adaptant aux envies et besoins des jeunes hébergés. Parfois espace de repos où ils peuvent se réchauffer, recharger un téléphone ou partager un repas, le lieu devient souvent un espace collectif et festif, faisant résonner la musique à la mode de cette génération aux goûts mondialisés.
Rapidement, les jeunes se saisissent de l’appareil photo. Pour s’amuser, revendiquer quelque chose, passer le temps. Un dialogue s’instaure alors avec le photographe afin de réaliser le portrait qu’ils souhaitent donner d’eux. Ils choisissent leur tenue, leur attitude, entrent en scène en imitant parfois les gestes de leurs icônes préférées et mettent de la musique. D’autres posent avec solennité, dans leurs plus beaux vêtements. Les images issues de la séance et sélectionnées avec le photographe leur sont offertes, et souvent illico envoyées à leurs proches ou publiées sur les réseaux sociaux.
Dans ce studio de fortune, ces jeunes hommes en devenir, aux parcours d’exil éprouvants, apparaissent comme des figures graves mais flamboyantes, en quête d’aventure et d’avenir. Joyeux, malgré tout, comme pour conjurer la fatigue du voyage, la brutalité des épreuves traversées.
La joie, nous dit Deleuze, consiste à faire rentrer la couleur dans nos vies pour se défaire de la tristesse. D’où le choix du photographe de pigmenter les portraits de ces jeunes hommes par des fonds colorés, en hommage à cet élan, à leur résistance. Et ces portraits imprègnent durablement le spectateur. On y devine l’indicible et la vie qui continue, cherchant sa place dans un monde qui s’ouvrirait, enfin. On y lit l’intensité de l’instant et le geste anodin, la fragilité des êtres et l’énergie des possibles, la quête de soi et du monde.
Mélanie Roger

